Шлюз

Поздний вечер одной из бесконечных недель февраля — стеклянный, морозный, кирпично-порожний, в бетонную клеточку и в грязно-снежную полоску, открытый на узенькую щелку, из которой вьется втихаря выдыхаемый сигаретный дым и в которую стремится неумолимая гигантская зимняя ночь — словно черная вода Енисея в шлюз на могучей плотине, возведенной безустанными отрядами моего собственного бессознательного, что денно и нощно ищет, не удосуживаясь поставить меня в известность, альтернативные источники энергии в давно исчерпавшей ресурсы сырого счастья и природной надежды стране. Вой поздней электрички за окном, просящейся домой, в тепло — зов длинного загадочного змеистого существа, покрытого желтыми пятнами окошек с фигурками клюющих носом … Continue reading Шлюз

Elle

Je tiens un flacon de parfum dans ma main. Il scintille dans la lumière ambrée du soir suintant à travers les rideaux immobiles dans l’accalmie parfaite de l’air, il tamise les rayons droits et poussiéreux, les filtrant avec ses parois et les émettant à l’autre côté, où ils touchent, radoucis et tempérés, la surface râpeuse du mur, y formant une tache ovale avec une petite écorchure qui correspond à la forme de mon doigt, posé sur le bouton-poussoir de vaporisateur. Je l’appuie. J’aspire. J’aspire, par morceaux, Paris, métro, la femme en manteau, son mari en chapeau, leur fils avec ses … Continue reading Elle

La lettre

Bonjour Monsieur Vaschuque, Je me présente : je m’appelle Marcel, je suis votre père. Eh oui, je sais, je sais ce que vous venez de vous dire. Je peux même imaginer l’expression de votre visage en ce moment-ci : les yeux roulés vers le ciel, les sourcils légèrement haussés, puis les paupières se baissent en se fermant pour un instant comme en un effort désespéré de retrouver le calme et la rationalité dans ce monde complètement déjanté ; vous regardez ailleurs, vous aspirez profondément, mais prudemment afin de ne pas révéler votre déception — tout comme un grand connaisseur d’art … Continue reading La lettre

La datcha

La datcha. Trois mois de l’année, la moitié de la vie ressentie, relativiste comme un rai de soleil de la première semaine de juin, citronnée comme le thé dans la grande tasse de mon grand-père à la fois aimé et effrayant à cause de sa taille, elle était toujours là — là où je l’attendais, là où je me précipitais après être descendu du train en provenance de Saint-Pétersbourg, là où la lumière faisait courir sur le sol piétiné d’une petite ruelle des drôles d’ocelles comme sur le cou de girafe, produites par les réflexions du soleil multiplié dans le … Continue reading La datcha

Le printemps

L’arrivée du printemps dans ma ville était toujours soudaine, inattendue et ubique — un peu comme un de ces évènements marquants dans la vie qu’on attend avec impatience et nervosité, pour lesquelles on essaie de se préparer en lisant d’innombrables articles sur le sujet et en embêtant ses amis qui avaient déjà fait l’expérience avec d’incessantes questions : « Ça fait comment ? C’est vraiment fort ? Est-ce douloureux ? Ça pique ? On s’en souvient après ? On est inconscient ou presque ? Et après, ça dure combien de temps ? ». Une de ces expériences transformatrices qu’on ne … Continue reading Le printemps

Les champignons

Aller cueillir les champignons dans la forêt à la campagne. C’était, paradoxalement, mon activité préférée et en même temps la plus détestée de toute mon enfance. Détestée — parce qu’il fallait se lever très, très tôt — et je veux dire vraiment tôt : à 5 h de matin, voire 4 h de matin, quand le soleil, dont la présence en été semble être quelque chose de perpétuel pour un adolescent qui se lève vers midi et s’endort à 21 h, était toujours caché sous la ligne de l’horizon et on ne pouvait deviner l’heure que par la couleur du … Continue reading Les champignons

Утрачено

Звонкие мальчишечьи голоса, кружащиеся внутри двора-колодца и оседающие на черствую почву чуть раньше драного мяча и летящих с носа кроссовка песчинок, которым все равно, тысяча восемьсот или две тысячи двадцать, башмак или контрафактный Nike — потеряно навсегда. Напряженное ожидание маршрутки февральским вечером во вьюжном коконе, смешанное с наблюдением за кружением снежинки в свете уличного фонаря и судорожным топтанием на месте в безуспешной попытке компенсировать стилистическую жертву элегантно-небрежно наброшенного на открытую шею дизайнерского шарфа, так органично и так остро-респираторно сочетающегося с торчащим из тонких губ «Честерфилдом» — утрачено окончательно. Появление головы электрички из-за поворота в зеленой гуще, шевелящейся свежими листочками и … Continue reading Утрачено

La paix

Le moment où la guerre a été gagnée — ce n’était pas le moment où les bicolores ont repoussé les tricolores et ont repris le contrôle des villes principales. Ce n’était pas le moment où les développeurs frontend et les architectes des systèmes d’information ont finalement reçu les armes envoyées par les allies et se sont lancés en contre-attaque, chassant leur ennemi vers les frontières et se vengeant des camarades tombés. Ce n’était pas non plus le moment où le groupe d’oligarques est, après une hésitation initiale, entré dans les salles de la forteresse au sein du royaume méchant et … Continue reading La paix

La femme qui regarde la caméra

Voici la femme qui regarde la caméra. Elle est vêtue de jeans skinny et d’un manteau d’hiver, un peu amorphe, mais orné d’un faux col et évasé au niveau de la taille pour souligner l’identité sexuelle de sa propriétaire — un de ces vêtements que portent les habitantes des pays avec un climat rude dans en effort désespéré de rester au chaud et en même temps de garder les traces d’élégance. Derrière elle — la rue, presque déserte, flanquée des arbres nus dont les branches balayent la pâle masse du ciel, percée par quelques éclaircis, eux aussi, livides et éphémères. … Continue reading La femme qui regarde la caméra

La photo

Je regarde la photo d’un rivage du petit fleuve dans une bourgade où je passais mes étés quand j’étais petit. Je regarde une simple photo, et pourtant, je sais bien qu’en réalité, c’est tout sauf simple. Les pixels verts de mon écran qui composent la verdure des herbes parsemées des bouts de cigarettes et des petits morceaux d’emballage, les pixels bruns qui composent le brun du sol argileux qui descend en pente dans l’eau légèrement ondulée en passant vite au noir sous la surface, ils tous sautent sur moi, m’enveloppent et m’entourent. L’image entière glisse parfaitement en place et fait … Continue reading La photo