C’est là le poème

C’est là le poème
Sur la surface d’une flaque qui se couvre de petites rides sous la pluie commençante
Comme d’une fine toile d’araignée
Ou comme un soleil qui ressemble à une montre éventrée quand on louche ?
Non c’est une métaphore déplacée

C’est là le poème
Dans les fenêtres d’un appartement donnant sur la rue bruyante
Avec des guirlandes électriques qui clignotent
Prêtant aux rideaux leurs couleurs ?
Non, c’est une solitude

C’est là le poème
Sous la porte-cochère où il y a de la lumière douce
Et des murs râpeux avec des morceaux de mastic crevassé que s’écaillent ?
Non, c’est du jaune

Est-ce qu’il est là, le poème
Dans les petites pierres du pavé
Qui glissent et luisent
Reflétant les voitures les fenêtres les guirlandes

Est-il dans les rails
Qui eux aussi glissent et parfois ressemblent
Aux longues antennes qui poussent sur la tête d’un tramway
Qui lui ne veut dire rien car il est vide
Et vide est le cœur d’un travailleur de nuit
Qui lui le conduit
À son dépôt
Où il s’épanouit
Le tramway n’a pas de poème
Le poème doit être écrit

Le poème doit être trouvé
Puis gonflé
Puis défroissé
Il faut supprimer toutes les inégalités

Est-il là le poème
Dans le mouvement de deux silhouettes noires
Sur la surface emmaillotée de la rue qui est mouillée et peu peuplée ce soir
Non, c’est un homme qui parle à sa femme
Ils disputent

Est-ce que c’est le poème
Dans l’enfilade de morceaux d’un réverbère
Coupé puis rassemblé tant bien que mal
Dans une ligne de flaques d’eau qui indiquent
Les inégalités du trottoir
Oui mais c’est un poème déjà écrit
Donc non

Y a-t-il un poème
Dans l’odeur de crêpes
Dans les rides de la grand-mère
Dans la cuisine étroite et claustrophobique
Où l’ont mise les étaux de la mémoire
Il y a de la farine
Il y a des casseroles
Des allumettes
Du gaz
De la transparence
Du crépitement des lames du parquet
Du miaulement d’une chatte qui est rentrée
Du mouvement de ses moustaches
De l’air
Du tic-tac
Du frottement
Bois sur le bois
Puis zzzz, zzzz, la scie
C’est le grand-père

Y a-t-il le poème
Dans le blanc de la porte laquée qui fait smack quand on la pousse
Dans l’éblouissant de l’après-midi
Dans l’azur le rouge le vert le jaune des croisillons
Dans le chatouillant de la barbe
Dans l’air qui remplit le véranda à travers la fenêtre ouverte
Dans la guerre qui est compressée dans les formes beaucoup plus claustrophobiques
Que la cuisine où la grand-mère cuisine les crêpes
Par la force de la mémoire

Est-ce qu’il est là le poème
Là dans l’amas de sciure
Où tombent les morceaux bizarres j’ai presque dit komische
C’est là le poème alors
C’est là où tu l’as mis un jour
Quand le ciel était si parfaitement bleu qu’il était impossible de lâcher
Tous ces blindés les soldats sans uniforme les sentiers retournés le son de la mitrailleuse
Les explosions le ciel les mines antipersonnel un officier allemand pro-personnel
Les larmes ça tombe parce que c’est beaucoup quand même
Le ciel les générations le soleil les tours avec des portes en verre le café les onglets
Tout cela dans un mouvement d’un muscle
D’un homme qui dit allez
C’est là le poème
Dans le grincement de sa chaise
Dans le craquement de son manteau en cuir avec un brassard à swastika un peu froissé
Dans le craquètement du parquet sous les pieds de celui qui sort faible et loqueteux
Dans le mouvement des grains de poussière
Dans un rai du soleil
Qui a trouvé la toile d’araignée
Dans le silence du champ de la campagne abandonnée
Dans la conversation en allemand qui reprend derrière la porte fermée
Dans les lèvres d’un jeune homme maigre qui tremblent
Dans un copeau de bois enroulé en une spirale
À travers laquelle tu observes l’azur un jour ensoleillé à la datcha
Où les sons de la scie du grand-père
Et l’odeur des crêpes de la grand-mère
S’unissent en un instant
C’est là le poème