Quand tu vois une de ces bananes, qu’on peut parfois trouver dans une épicerie du coin, un de ses fruits de taille modeste, tachés du brun, avec un autocollant qui ne provient d’aucune de grandes marques et qui a un design naïf, presque enfantin, comme si faisant écho à un culte polythéiste supplanté par le christianisme il y a trois siècles, les noms et les logos qui semblent soigneusement dessinés, découpés et collés à la main, avec des doigts rugueux, recouverts de grains de terre et baignées de l’eau peu limpide qui gicle d’un tuyau bleu délavé tortillant entre les rangs de la plantation et éparpille les feuilles du bananier — c’est quoi alors, la première chose qui te vient à l’esprit ?
C’est ça, un train qui s’enfonce dans une forêt, avec son feuillage jaillissant, ses teintes émeraude, vert, presque bleu, jaune, rouge, carmin, de nouveau émeraude, un train qui s’enfonce, une forêt qui le mange, puis le régurgite, puis le mange, puis le régurgite, en faisant pendouiller les cordes électriques des trous de l’azur un bref instant avant que le vent ne détruise l’ordre des choses et essuie les bavures du ciel du corps perpétuellement changeant de la verdure — c’est à cela que tu penses, oui ?
Et puis, une nuque d’une femme, une femme qui ne fait rien que, justement, courber sa nuque, au moins c’est la seule chose qu’on aperçoive en l’observant dans son compartiment de première classe où il y a de jolis panneaux en bois et des regards profonds tendus d’un coin à l’autre, où l’intrigue peut naître ou ne pas naître, et d’où l’on voit les mêmes arbres, la même verdure qui, vue du train, ne ressemble pas du tout aux lèvres mal formées d’un géant feuillu qui mange et régurgite une machine en bavant des moires du soleil tropical et en faisant tomber les morceaux du ciel sur la nappe du paysage subsaharien.
Ensuite, le moment où tout cela entre dans la zone de brume, soudainement insérée comme d’un presse-papier oublié au milieu d’une journée éblouissante et sèche, un tunnel d’ombre, une zone humide, une tache du crépuscule velouté flottant sur la surface de truculence, une cellule molle et élastique que pénètre le point d’un objet solide et rigide et qu’elle enveloppe, entoure et encercle, le renferme et le fait flotter dans son suc et sa mollesse, dans son ombre, un peu brun, un peu bleu, un peu gris et en peu vert, mais pas vraiment correspondant à cent pour cent à la définition d’aucun de ces couleurs, une tache d’ombre, une zone d’apesanteur, puis il la perce de l’autre côté, il rompt une paroi et gicle, jaillit, s’expulse, surgit, éjacule, le train, tout couvert des coulées de l’obscurité, sort du tunnel naturel et accourt de nouveau dans le lit de son chemin traversant le grand cœur de la verdure — toujours changeante, toujours scintillante, iridescente dans les rais rigoureux du soleil qui, lui, passe, du midi au soir, du soir au crépuscule, orange et sec, la nuque d’une femme se fige sur l’image sans jamais révéler son visage, les regards des coins opposés du compartiment de Pride of Africa s’étendent l’un vers l’autre sans jamais atteindre le point décisif du passage ou non-passage à l’acte, les moustaches se courbent, les lèvres s’étirent, les sourcils se lèvent, le cuir émane son odeur, le bois émane sa couleur, l’amour tombe dans le trou de verdure, les insectes grouillent sur le fond orange et bleu foncé, le soleil descend sur la plantation constituée des rangées presque parfaites des bananiers, en mettant le jaune, le jaune, et juste un peu de rouge sur la peau des fruits, un desquelles sera un jour un crochet qui tirera le monde à la surface de ta mémoire.