Est-ce que la personne qui concevait le slogan « Protégez votre éclat » pour une marque de crème solaire pensait du contexte dans lequel il allait s’encadrer quelque part dans le monde, pour exemple, dans une vitrine sur une rue agitée de Montréal mouillé et pluvieux, mais toujours brillant, éclatant — protégeant ? — qui s’étend devant les yeux d’un nouvel arrivant, ce petit point — vu des toits — ce passant longiligne et maigre, qui se dresse sur l’intersection du boulevard René-Lévesque et la rue Sainte-Catherine, en prenant de drôles des poses, l’une plus artificielle et incommode que l’autre, pendant qu’il attend le vert et essaie — en vain, bien évidemment — de se faire passer pour un local, c’est toujours ça ce qu’on fait quand on arrive dans un lieu où l’on veut vivre, la ville dont on veut être citadin, la société dont on veut faire partie, on essaie dès le début, guidé par un désir inexplicable et fort, de paraître l’un d’ici, l’un de souche, du coin, qui connait déjà sa route, qui a déjà appris par cœur tous les noms des rues et intériorisé toutes les couleurs des lignes du métro, qui n’a pas besoin de regarder son portable à chaque pas par peur de manquer la rue ou la station de correspondance — et encore moins de tourner sa tête pour chercher les plaques des rues, car il s’oriente plutôt par d’autres repères, réservés aux ceux d’ici, aux locaux, aux vrais, et non pas aux nouveaux, aux autres, à ceux venus d’ailleurs, ceux qui viennent d’atterrir, de se séparer de leurs valises recouvertes d’étiquettes de sécurité, grandes valises qui enclosent le monde, le monde d’ailleurs, le monde d’avant, le monde où l’on était mal à l’aise, mal à propos, mal dans sa peau, le monde qui paraissait immense, mais qui s’est vite dégonflé en émettant un courant d’air sifflant aussitôt qu’on a commencé à l’emballer pour le mettre dans ses bagages, en se rapetissant jusqu’à la taille des sacs transparents pour les liquides, en containers chacun à 100 ml maximum, des sacs à vêtements qu’on fait rétrécir en y aspirant l’air avec un aspirateur pour avoir un peu plus d’espace dans la valise, en faisant le vide, de l’espace qu’on a réservé aux autres choses, aux morceaux de sa vie ancienne, de son monde, de tout ce qu’on voulait emmener avec soi, mais qui s’avère de moins en moins important, de moins en moins précieux, de moins en moins cher, qu’on laisse, qu’on décide de mettre dans une boîte pour plus tard, dans une boîte à laisser chez quelqu’un, dans une boîte à archiver, dans une boîte potentiellement à jeter, dans un tas sur le plancher, qui grandit, qui grandit, de tout ce qui était cher, mais qui a perdu l’éclat, les heures coulent, les heures rampent, la nuit se fonce et se dissipe, les contours d’édifices devient nets, les lumières s’insèrent dans les trous du paysage creusés par la verticalité, le monde tourne, la planète glisse dans son ornière dans l’espace, la valise glisse sur le carrousel à bagages, étiquetée, légère, moitié vide, les yeux l’identifient, les doigts se courbent, les bras s’étirent pour la saisir, t’es chanceux, dit une voix d’un homme, de celui d’ici, qui regarde arriver un nouvel arrivant, chanceux toé avec c’tte valise, il sourit, tu souris, les regards se heurtent dans les airs en produisant un brusque éclat de chaleur, de tendresse, de sécurité, de l’excitation, un éclat qui illumine le crépuscule de la nouvelle vie, en jetant quelques rais sur l’avenir, l’explosion de bonheur, si forte, que d’un coup, on reconnait ses scintillements dans ses rêves du passé qu’on a, pour une raison quelconque, soigneusement gardés, protégés, car les grands évènements dans la vie se voient du loin dans tous les sens du terme, comme le soleil qui se lève fait courir des moires sur les vagues de l’océan bien avant qu’on ne voie sa couronne poindre à l’horizon, d’où se répand le jour, d’où s’engouffre l’avenir, — est-ce qu’on pensait de cela lorsqu’on concevait cette phrase que les yeux, s’ajustant aux lumières de la mégapole, voient dans la vitrine d’un grand centre commercial qui, par pur hasard, se trouve encastré dans le cadre diapré d’un édifice sur le boulevard René-Lévesque où les flots de voitures se mêlent aux flots de personnes et où le français se mêle à l’anglais, mais s’en distingue, mais s’en sépare, où les oreilles et les yeux se plongent, s’en baignent et s’en délectent, est-ce que l’on pensait de cela quand on concevait ce slogan ? Probablement non, mais, comme c’est souvent le cas dans l’histoire naturelle, on a fini par créer tout un monde en touchant accidentellement un grand levier pendant qu’on se faisait du café dans la salle de contrôle.