Vacciné

Je viens de me faire vacciner contre la mort. C’était un drôle d’évènement. Le centre vaccinal se trouve dans les banlieues de Leipzig, et j’avais du mal à le trouver. En fait, j’ai passé plus qu’une demi-heure en le cherchant, j’ai presque raté mon rendez-vous et j’étais pratiquement sur le point de dire : « Pis merde, je n’y arrive jamais » et me casser, en retournant dans mon appartement douillet au centre-ville (peut-être après avoir achète de la malbouffe préférée pour manger émotionnellement en me disant qu’après tout, je l’avais mérité).

Mais non — justement cinq minutes avant qu’il ne soit 15 h 30, je l’ai trouvé : l’immense bâtiment en plein champ, entouré par les autoroutes, réchauffé par le soleil de plomb et caressé par les lentes réflexions de petits nuages qui glissaient par ci et par là en jetant leurs curieux regards à l’intérieur de cette gigantesque structure en glas et métal, érigée au milieu de nulle part est alimentée par les centaines de fils électriques tendus du bleu de l’horizon. Le centre vaccinal, qui ressembla à un grand vaisseau spatial du film « Independence Day », était parsemé par les petites tâches de voitures garées et encore plus petites figures d’infirmiers en blouses blanches et encerclé par les points de contrôle improvisés où les gens, venants de toute la galaxie, devaient présenter leur carte d’identité, leur invitation au rendez-vous et, avant d’entrer dans le périmètre, mettre le masque médical sur leur visage / gueule / suçoir / ventouse / autres types de particularités physiologiques qui pourraient faciliter la transmission de virus et alors devaient être protégées. Je rejoignis la file d’attente qui comptait une dizaine de personnes.

Tout le monde était énormément agité. Les trilobites frottaient leurs petites antennes, les brontosaures courbaient leurs cous et involontairement remuaient leurs queues en exprimant le sentiment d’excitation (ce qui à chaque fois menaça de détruire le poste de contrôle et faisait tressaillir nerveusement le monsieur en uniforme qui vérifiait les documents et comparait les noms de visiteurs dans ses énormes listes d’entrée, pliées en grands rouleaux).

— On ne va pas mourir alors ? — entendis-je une voix féminine si douce et délicate, si pleine de toutes sortes d’émotions, de tragédie et de joie, de douleur, de violence, de peur et, en même temps, possédante une très faible et presque non-existante, mais persistante et percutante note d’espoir — la voix si unique qu’elle ne pouvait appartenir qu’à une personne qui présentait une énorme importance pour toute l’espèce humaine, à quelqu’un de très aimé, adoré, vénéré, même classique …

Eh bien, je ne me fus pas trompé. En tournant ma tête en direction d’où venait la voix, je vis Roméo et Juliette — oui, oui, les vrais Roméo et Juliette de Shakespeare, en chair en en os, tout discrètement dans la queue, en se tenant par la main et en attendant patiemment leur tour, les codes QR prêts à scanner sur un parchemin décidément d’origine noble et sans doute authentique. Ils avaient l’air pas mal fatigué (à cause du long voyage dans le temps, vraisemblablement), et Juliette parfois posait sa tête aux cheveux dorés sur l’épaule de son chevalier.

— On va survivre tous les deux ? — chuchota-t-elle en levant les yeux amoureusement vers le profil de Roméo avec sa mâchoire forte et ses joues toujours un peu rougies, encadrées de boucles noires.

— Bon, je l’espère, non ? — répondit-il, tout en glissant le fil de son compte Tik-Tok qu’il avait créé il y a quelques heures justement et qui débordait déjà des vidéos distrayantes de tous les genres. Il donna à Juliette un de ses regards moitié agacé, moitié enamouré que nous jetons à quelqu’un de proche quand il nous détourne d’une activité bidonne — agacé parce que la personne qui l’avait demandé présente actuellement une distraction de chatouillement frénétique de notre centre de récompense, moitié enamouré — parce que cette personne, comme nous rappelle notre sous-conscience, porte en soi une source de récompense beaucoup plus profonde et satisfaisante, bien qu’elle ne soit immédiatement accessible et il faut un peu plus d’effort pour l’obtenir.

— Bah oui, — soupira Juliette, jetant un regard fatigué et indifférent sur l’écran de l’iPhone de Roméo. — On va donc se marier ?

— Bof … On verra, — rétorqua Roméo et intensifiant son glissage de fil de Tik-Tok pour éviter l’approfondissement de ce sujet apparemment assez sensible.

La file se bougeait très lentement et je commençai de nouveau à me soucier d’être en retard. Mon Dieu, man, me dis-je, arriver à l’heure, c’est si simple. Regarde tous ces gens qui sont venus de coins les plus reculés de la galaxie, qui ont traversé peut-être les années et les siècles, eux, qui avaient à compter avec les tourbillons de la matière noire, le paradoxe du grand-père, les failles temporelles et un tas d’autres phénomènes de la relativité générale dont tu n’avais jamais entendu, ils ne semblent avoir aucun problème à être pile-poil quand il s’agit d’un rendez-vous important. Et toi, toi qui habites deux stops de train d’ici, toi qui aurais pu venir à vélo s’il ne faisait si diablement chaud aujourd’hui (qui engendre toujours un risque élevé de perspiration et, par conséquent, de perte de points au niveau de la perception olfactive), tu vacilles déjà sur le bord de ponctualité ! Comment est-ce possible ?!

Je regardai encore une fois autour de moi et aperçus quelques chapeaux melons de XIXe flottants dans la foule. Parmi eux, je reconnus les figures voûtées et visages pâles de M. Proust et M. Baudelaire. Les deux attendaient leur tour patiemment en lisant — selon les expressions de leurs visages les œuvres l’un de l’autre sur leur Kindles très usés. Les combattants de la Commune de Paris, eux aussi, étaient là, certains toujours enveloppés dans les drapeaux rouges et sanglants, mais réticents à l’aide offerte par des passants plus contemporains.

J’observais toujours la dispute intense qui se déroulait entre un d’officiers sur le point de contrôle et un conducteur de l’autobus peint en rouge, noir et blanc avec une inscription gothique « Reich Tours » dans lequel on pouvait distinguer quelques figures à peine identifiables devant les fenêtres brunes, quand finalement j’entendis : « Bonjour Monsieur, puis-je voir votre invitation, s’il vous plaît ? ». L’employée du centre vaccinale me tendait la main qui, avec son tremblement encore léger, mais suffisamment remarquable, m’envoyait un message assez clair que je pouvais traduire comme : « Bien que ça ne dure toujours que quelques instants, Monsieur, j’aimerais bien vous avertir que ces instants, qui vous paraissent probablement infimes, multipliés par le nombre de visiteurs, parmi lesquels la moitié est au moins trois fois (et un certain pourcentage non-zéro — cent fois) plus lente que vous, je le dis avec tout respect, ces instants me rendent incroyablement, indiciblement, intolérablement fâcheux, merci pour votre compréhension, hum, hum ! »

— Bien sûr, désolé, — murmurai-je, en fouillant dans mon sac, tout embarrassé.

Je lui tendis la petite feuille sur laquelle j’avais imprimé (dans l’urgence, juste avant de partir, évidemment) mon code QR. L’officier passa son scanneur et, après un petit « bip » me dit allègrement : « Monsieur Vaschuk, bienvenue dans notre centre de vaccination ! Alors, bonne chance ! ». Et il m’indiqua la porte d’entrée juste après le poste. C’était un petit portail presque carré, suspendu dans l’air entre deux perches. Il passait par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel et rassemblait un peu à une grosse bulle de savon. J’hésitai juste un peu, juste quelques secondes — mais cela apparemment suffisait déjà pour l’officier de commencer à s’inquiéter de nouveau, parce que je le vis tourner vers moi et l’entendis me demander avec une intonation dangereusement montante : « Avez-vous besoin d’aide, Monsieur ? », puis je secouai ma tête et, en lui répondant précipitamment : « Non, non, c’est bon, j’ai juste— », pris un grand souffle et fis un pas en avant.

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