James Webb

Le télescope James Webb est prêt. Quand tu le vois sur le terrain de test, plié et enfermé dans un coquillage réflectif, entouré par les gens de la NASA en costumes de protection, tous portant les masques et les visières, leurs yeux braqués sur le géant qui a déjà coûté des milliards de dollars et qui est suivi en permanence par des milliers de personnes partout dans le monde, le voilà dans toute sa splendeur, — quand tu le regardes, toujours ici, sur Terre, pas encore en orbite autour du Soleil, toujours relativement près de toi, et ton cœur se met à palpiter à l’idée qu’on pourrait finalement détecter les premiers signes de vie en dehors de la Terre, quand tu le vois, encore vierge, juste un tas de métal, un énorme outil complexe et cher qui n’a pas été véritablement utilisé, tu ressens soudainement cette petite piqure de futur, le « bip » presque inaudible provenant de l’avenir, l’ombre presque indiscernable de ce qui va se produire, mais qui n’est pas encore prêt pour être vu par les êtres qui n’existent qu’au présent.

À ce moment, tu reçois, sans aucun espoir de le traduire en mots, un aperçu d’évènements clés, la lueur d’une exoplanète qui passe devant son étoile et qui montre son côté un peu bleuâtre, qui est capté par un œil de l’astronome, qui, à son tour, est captivé pas une image saisissante et absolument inédite, qui ouvre sa bouche afin d’ar-ti-cu-ler quelque chose pour laquelle il n’existe encore pas un terme dans le langage humain, parce que l’humain, ce n’est plus unique, et langage doit être mis à jour et toute urgence, puisque la lumière se file, se coule de la planète pas si lointaine, quatre années-lumière justement, quatre ans, se crie-t-il, ça fait quatre ans que l’océan est bleu par là, quatre ans qu’il y a de jours et de nuits, de nuages rosés le matin et de nuages figés dans la soirée, ça fait quatre ans que quelqu’un en casquette et t-shirt blanche, plissant les yeux, lève son visage face à son étoile, pas au Soleil, corriger le langage, il se promène le long d’une avenue, au bord de la baie — pas de San Francisco, mettre à jour le langage ! — il passe du jogging à la marche, il se ralentit, il s’arrête et il reste immobile pendant quelques instants, ses mains sur le parapet en métal, une mince figure superposée sur la surface brillante d’eau, en vue du bâtiment portuaire érigé — pas en 1898, non ! — et miraculeusement sauvé pendant le tremblement de terre — non, pas de 1906 non plus, ni après, ni avant, et même pas en référence à Jésus-Christ ! — il se penche en avant, aspirant l’air clair et fraiche qui indique sans ambiguïté la présence de l’océan à proximité, qui — l’air, qu’aspire toujours le coureur figé — lui, contient les quantités d’oxygène, d’azote et d’autres gaz nécessaires pour soutenir la vie organique, aussi bien qu’un niveau assez élevé de CO2, qui montre que cette vie n’est peut-être pas si primitive et sait déjà bruler et cuisiner, qu’elle sait peut-être même chauffer, selon les taux de gaz à effet de serre, et, très probablement, tuer les populations indigènes, ainsi que polluer l’atmosphère, si l’on regarde ces quantités de composants synthétiques très complexes qui pourraient être les produits de la décomposition des molécules de substances industrielles que nous appellerons — non, pas du plastique ! Non, pas du polyuréthane ! — qui sait tirer en l’air, tirer sur la foule, se faire exploser, mettre les drapeaux en berne et déclarer un jour de deuil national, qui sait mener les guerres contre le terrorisme et ne sait pas y mettre fin—

On voit ici, continue passionnément l’astronome avec les traces de la nuit blanche sur son visage, le pointeur laser tremblant dans sa main, trop de café, pas de sommeil, on voit ici, mesdames et messieurs, les indices clairs, comme ceux-ci du manque de sommeil dans mes gestes saccadés, les indices d’une industrie très avancée, d’une société très diversifiée, d’une économie en pleine croissance, de quelque chose pour laquelle on n’a malheureusement pas toujours un mot, parce que la nuit était très courte, et, comme je viens de l’évoquer, on n’avait pas suffisamment de café, mais on voit ici, répète fiévreusement un homme bouleversé, on voit les signes de ce que nous avons, faute d’un meilleur terme dans notre langage obsolète, décidé de baptiser, pardonnez-nous l’air un peu paternaliste de cette expression, « l’exomanité ».

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