Une petite bulle de lumière — c’est ça le passé. Une petite bulle où l’on peut déceler les continents rongés par les océans, les visages rongés par l’obscurité, l’obscurité tachée des éclats des flashs d’appareils photo, les doigts qui appuient sur les touches, les grains de poussière que colle aux doigts, les paupières qu’on baisse, les cils qui se courbent, le paysage sinueux qui devient bleu, devient rose, devient rouge, devient noir, glisse à travers la fenêtre fouettée par la pluie, du nord au sud, pendant que le train glisse du sud au nord. Les lèvres qui s’ouvrent, une bourse qui s’ouvre, un rouge à lèvres qui se décapuchonne, les doigts qui se courbent, les paupières qu’on baisse, les cils qui se joignent, si lisses, si doux, si longs, si noirs, si sensibles. Les mains qu’on serre, les épaules qu’on serre dans ses mains, les yeux qu’on cache, les larmes qui les débordent, qui les débordent trop vite pour qu’on puisse les contrôler, ce qu’on appelle se prendre dans les mains, le tissu d’une veste aux jolies épaulettes, cousu sur mesure, sur lequel les larmes tombent, et y pénètrent, l’emboivent, la veste qui s’imbibe des larmes, les mains qui s’accrochent aux épaules, les mots qu’on avale, le parfum doux qu’on aspire, l’espace serré d’une voiture garée où l’on se serre dans les mains, où l’on s’embrasse et pleure, les flashs de lumière, le son des talons battant le pavé. Les ruelles de Rome, les salles de l’ONU, les glaciers qui fondent, les baleines qui sautent, les bombes qu’on invente, les bombes qu’on lâche, les ombres des hommes, les ombres des femmes, les cieux vastes des paysages rustiques, les cieux pur azur où s’insèrent les gratte-ciels, les aviateurs, les contrebandiers, les sauteurs de mur, les coureurs de champ. Les yeux qu’on replisse, les villes qu’on revoit, les mains qu’on resserre, les lèvres qu’on entrouvre pour dire ce qu’on veut, mais qu’on finit par cacher comme on cachait les yeux qui débordaient de larmes, des larmes qui reviennent, qui presque débordent, qui presque s’écoulent, qui presque imbibent la veste qui est neuve, mais aussi jolie, aussi élégante, cousue sur mesure, la joue qu’on embrasse, les doigts qui s’intriquent, les cheveux que le vent caresse comme avant, les paysages jaunes, les maisons rouges, les cieux pur azur, les cils qui se courbent, la soirée d’été, la fin du mois de juin, le bout d’un pays qui saille dans la mer, les yeux qui rencontrent les rais de lumière, les lèvres qu’on entrouvre pour former un sourire. Le passé — c’est ça, une bulle de lumière. Il n’y a pas de noms, pas de dates, pas d’adresses. Il n’y a que des légers changements de brillance. Les bombes qui tombent, les lèvres qui s’ouvrent, les gants d’opéra, les vestes sur mesure, les corps qui se blottissent l’un à l’autre si fort qu’on ressent les battements du cœur. La nuit à Berlin, la nuit à Paris, le matin à Londres, le soir à New York. Le passé, c’est ça — une petite bulle de lumière que touchent les doigts en essuyant les yeux.