Le trou

Tout le monde sait qu’en effectuant une recherche dans Google Images, on risque chaque fois de tomber dans un trou de ver, où le temps se courbe et l’espace de votre chambre se contracte pour prendre la taille de votre écran, qui vous éblouit et qui vous guide, jusqu’à ce que vous remarquiez les chiffres dans le coin supérieur droit, se faisant brutalement réveiller en criant : « Quoi ? Ça fait deux heures déjà ?! » L’entrée dans le trou est unique pour tout le monde : les chats, les paysages du Canada, les diagrammes circulaires dont vous n’aviez aucun besoin cinq minutes avant … Eh bien, oui — les estampes médiévales.

Quand je regarde ces tableaux qui représentent dans la plupart des cas soit de gros méli-mélos à l’arme blanche devant les murs d’un château (disproportionnellement rétréci par rapport aux gens qui se tranchent la gorge, selon son importance dans l’esprit du peintre), soit des sujets religieux qui, il me semble, à l’époque jouaient le rôle d’images NSFW qu’on voit aujourd’hui dans le fil de nouvelles, juste avant de se demander : « Mais comment je l’oublie maintenant ? » — alors, quand je les regarde, j’y remarque quelque chose qui échappe souvent l’attention du spectateur. Je zoome sur les visages figés des combattants, sur ces emojis-avant-emojis, schématiques et presque enfantins, je zoome encore, jusqu’à ce que tout devienne une boue de pixels, et puis je recule un peu, pour voir juste une seule grimace d’un chevalier entassé entre le sanglant premier plan et la foule de figurants où les casques et les boucliers se réduisent aux primitives géométriques.

Ces gens, ils semblent se demander : Mais pourquoi nous sommes obligés de nous tuer, poignarder dans le cou et décapiter sur cette toile de fond aussi paisible et belle, composée de jolis boqueteaux, de ruisseaux et de collines, parsemée par les petits toits blancs des villages voisines et les silhouettes bleues des châteaux lointains — où, peut-être, en ce moment-même on se tue, poignarde et décapite juste comme nous ici ; sur la toile de fond de l’azur transparent et tranquille, de la verdure profonde et apaisante, si indifférente, dont le seul rôle est de faire office de l’arrière-plan sur les tableaux de nos peintres ?

Juste pour qu’ils puissent, dans leurs interprétations de nos souffrances, la couvrir avec nos visages terrifiés, nos grimaces tordues, les traits français, les traits anglais, entre lesquels la seule différence visuelle atteignable avec les compétences artistiques de l’époque est la petite courbure de nez ou les lèvres en cul de poule. Ils vont placer nos têtes coupées et nos corps éventrés joliment sur la pelouse, ils vont les submerger dans le sang — l’élément le plus simple à dessiner, n’est-ce pas, les éclaboussures de rouge, un peu d’orange pour les entrailles, un peu de blanc pour la peau des cadavres, et voilà, c’est fait — ensuite, ils vont planter les drapeaux au-dessus des foules et dessiner, avec beaucoup moins d’assiduité, comme si ça commence déjà à les déranger, les tours de la cité pour laquelle nous avions versé notre sang.

Et puis — juste avant d’apposer la signature — ils vont, peut-être avec un petit sourire, prendre un tantinet de vert et un chouïa de bleu, et ils vont rajouter autour de tout ce bordel quelques collines, quelque arbres et quelque légers nuages, sinon avec deux ou trois coches signifiant des oiseaux ou même d’animaux trop cutes au bord de la forêt. Et puis, ils vont expirer, s’éloigner de leur toile, s’approcher de nouveau, puis reculer un peu — et finalement signer avec un grand sourire profondément satisfait d’une personne qui vient d’accomplir un grand travail : « Anno Domini 1493 » ou quelque chose comme ça. Et voilà. Le reste — ils le laisseront à vous de deviner.

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