Le jardin

Elle courait après M. Bontemps, en le demandant le plus poliment possible s’il allait travailler sur la distribution des appartements ce soir, et, si oui, si ça serait possible de régler la question de son logement à Versailles (ce à quoi il répondait : « Oui-oui, Madame, je me souviens de vos affaires, mais, excusez-moi, je dois aller, car le roi m’attend »). Elle courait le long de couloirs et de colonnades, contournant les murs couverts de boiseries d’une finesse tout aussi exquise que presque indiscernable dans l’obscurité nocturne de l’époque, doucement repoussée, mais pas encore complètement vaincue par la lumière frémissante des chandelles.

Elle traversait les étages, les volées d’escalier, les portes d’appartements de plus en plus riches et spacieux à mesure que l’on s’approcha de la résidence de roi. Elle voyait les lustres, les mosaïques, les vastes miroirs, et sa réflexion là-dedans — petite, maigre et tout chamboulée à cause de la précipitation, — elle continuait à courir bien qu’elle a déjà depuis longtemps perdu de vue le premier valet de roi — sauf que parfois sa silhouette sembla faire son apparition dans l’ombre devant elle — et elle ne savait plus où exactement la menait son chemin.

Mais la course lui paraissait nécessaire, obligatoire, même absolument vitale. Il fallait courir pour rester vivante, pour rester jeune et belle, pour attirer l’attention des hommes qu’elle croisait et qui, eux, vieillissaient extrêmement vite et perdaient leur splendeur tout en changeant leur façon de s’habiller et de combler leurs cheveux désespérément amincissants. Les hommes qui la regardaient soit avec stupeur, soit avec mépris, soit en se pressant contre le mur comme en horreur, les hommes dont elle passait à côté, en continuant à courir, ou plutôt flotter, ou plutôt voler, les pieds à peine touchant le sol, ces grands carreaux de marbre, froids et parfaitement polis par les mains et par les semelles des gens inconnus, des touristes chinois, des femmes au foyer, des journalistes, des photographes, des couturiers, des metteurs en scène qui tous étaient là, qui se ruaient autour d’elle, qui lui parlaient, lui criaient et donnaient des ordres dans toutes leurs langues, avec leurs drôles d’accents et leurs grammaires fortement simplifiées.

Elle courait, elle accélérait, elle commença à sourire, un peu hésitante au début, puis encore plus rassurée, puis presque sans hésitation, et enfin tout librement, avec un grand sourire, victorieux, soulagé et sincère au même temps, radieux et humain, marqué par sa beauté innée et son aristocratie, illuminé par les rayons du soleil de nouvelle époque, du soleil qui brillait avec même force qu’il y a trois siècles, au sommet du même ciel bleu profond, claire et infini, étiré au-dessus du jardin.

Elle arrêta juste après l’entrée principale et dirigea son regard vers le haut, le plongea dans l’azur et la clarté du firmament, parfait comme elle, et ensuite, sans attendre les pas de quelques hommes qui la toujours suivaient, elle reprit son chemin, s’avançant vers l’étang, dont la surface immobile ressembla à juste un autre grand miroir pour lequel il n’y avait plus de place dans la Galerie des Glaces et qu’on avait décidé d’installer dehors, dans l’air transparent de ce midi impeccable au cœur de Versailles, en juin 2021.

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