La clé

La soirée était si harmonieuse, si transparente, immobile et juste généralement parfaite, qu’insérer la clé dans la serrure sur la porte d’entrée de mon vieil immeuble et l’entendre faire « crac ! » m’a fait sentir comme si je l’avais fait à moi-même.

Comme si tout autour de moi n’était pas vraiment autour de moi, mais plutôt moi-même — la continuation absolument logique et naturelle de mon corps, tout comme les mains et les pieds, comme mon portable et mon sac à dos, mes lunettes et ma casquette que j’ai presque tout le temps sur ma tête. J’ai eu le sentiment que j’ai soudainement trouvé la longueur d’onde, la correcte fréquence sur laquelle se répétait sans cesse depuis la nuit de temps le signal de couplage, je m’en suis syntonisé, sans le savoir — peut-être en lisant Proust assis sur un banc dans le parc désert, — je me suis soigneusement rapproché à la station d’ancrage en me promenant le long d’un sentier déjà considérablement assombri à 9 heures du soir à cause des jours qui se raccourcissent plus vite après la fin de juin, j’ai initié la procédure d’amarrage sans rien dire à Houston qui, lui, ne m’écoutait peut-être pas, j’ai ajusté un petit peu la trajectoire en m’arrêtant un instant et en jetant mon Kindle dans mon sac-à-dos, puis le laissant pendre sur une épaule comme le faisaient les gars cools à l’école, j’ai murmuré : « Contact dans 3… », en me sortant de l’ombre, « 2… », en soulevant la nuée de poussière avec mes baskets et me baissant pour passer sous les branches des arbres. « 1… » — je sortis du parc et regardai vers le ciel où les premières étoiles commençaient à scintiller.

Les monde s’écrasa contre moi, me fit reculer un pas, comme une bouffée de vent, puis se blottit contre ma poitrine, m’embrassa avec ses jambes déformées et translucides, il me donna tout d’un coup un signal vert, tressaillit encore une fois de tout son corps et me présenta sa serrure, en attendant patiemment quand j’ouvre le sas et fasse une transition de moi un instant avant à moi un instant après, tout en faisant « crac ! » dans le silence parfait d’une soirée urbaine.

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