Les champignons

Aller cueillir les champignons dans la forêt à la campagne. C’était, paradoxalement, mon activité préférée et en même temps la plus détestée de toute mon enfance. Détestée — parce qu’il fallait se lever très, très tôt — et je veux dire vraiment tôt : à 5 h de matin, voire 4 h de matin, quand le soleil, dont la présence en été semble être quelque chose de perpétuel pour un adolescent qui se lève vers midi et s’endort à 21 h, était toujours caché sous la ligne de l’horizon et on ne pouvait deviner l’heure que par la couleur du ciel qui passait lentement au bleu foncé en me rappelant (et en me faisant tressaillir comme d’une frayeur passagère) les jours d’hiver dans la grande ville, rétrécis et indiscernables l’un de l’autre, avec leurs matins et les soirs symétriquement boueux et estompés.

Je ne sais toujours pas pourquoi il fallait se lever si tôt. Pour s’assurer qu’on sera les premiers à sortir dans la rue, même quelques minutes plus tôt que le vieillard de la maison voisine qui s’installe, invariablement, chaque matin dans un débardeur et un caleçon, avec une cigarette devant son guichet ? Pour faire en sorte qu’il aura de la brume au-dessus d’un petit champ abandonné qu’on va traverser avant de rentrer dans la forêt ? Cette brume, qui va inévitablement créer l’atmosphère si rustique et agreste, donnant aux adultes le pincement au cœur presque douloureux, leur rappelant un passé villageois à jamais perdu, et aux enfants un sentiment tout à fait mystérieux, comme si tiré directement du conte qu’on leur vient de lire la veille. Était-ce pour ça, mamie ?

Ou bien, voulait-on, en se forçant à quitter le lit et en se poussant dans l’air toujours frais et saturé de moiteur à l’extérieur de la chambre douillette, voulait-on être absolument certain qu’il n’y aura pas de passants et que l’ensemble des figures de notre petite expédition de cueilleurs va se dresser le plus solennellement possible sur le fond de la ruelle déserte, flanquée des maisons ensommeillées, et que le vieux fumeur, jaloux et sec, va nous regarder nous éloigner lentement au pas lourd, munis de paniers, des couteaux à champignons et — certaines personnes fort importantes — d’un porte-carte en cuir où l’on met le livret pour les randonneurs et la boussole. C’est ça, pépère ?

Pour qu’on puisse recueillir la rosée cristalline qui s’est accumulée sur le feuillage des jeunes tilleuls et sur les herbes de sous-bois pendant la nuit et dont les petites bulles, dans lesquelles on peut parfois même distinguer sa réflexion, allongée et drôlement déformée, vacillent sur les nervures pour, une fois perturbées, glisser rapidement le long de la courbure d’une feuille, se lançant dans le vide depuis son bout pointu et finissant sur tes joues — c’est pour ce sentiment chatouillant et en même temps ravissant qu’il fallait se lever à 5 h, non ? Ou, peut-être, pour une autre, cette fois purement angoissante sensation du fil d’une toile d’araignée qui se presse contre ton visage quand tu passes entre deux arbustes, créant une résistance infiniment faible et qui finit par céder dans le prochain instant quand le fil se brise sous le poids de ton corps, mais quand même suffisante pour causer un profond dégout et remuer les souvenirs dormants d’un monstre octopode de tes cauchemars ? Alors, c’était, en partie, pour ça que je détestais ces expéditions matinales.

Mais je dois avouer que, aussi douloureux fût le réveil et aussi évocateur de l’ombre d’Ungoliant fussent les filandres qui collaient à ma peau livide et tendre d’un vacancier, je les ai aussi bien aimés. À vrai dire, je les adorais. Non seulement l’évènement de la cueillette en soi, mais aussi tous les rituels qui le précédaient. L’inspection de paniers en osier, la constatation, avec un hochement de tête, que l’anse d’un d’eux était déjà très usée et ne pourrait peut-être plus supporter un poids important. Alors, ce panier-là, décrétait maman, c’est pour les russules, ou pour les girolles, mais surtout pas pour les champignons de grande valeur comme les cèpes ou les bolets, as-tu bien compris ? Si la poignée se casse et l’on perd sa récolte au milieu de forêt, au moins, ce ne serait pas si regrettable. Ouais, d’accord, lui disais-je, la petite corbeille, c’est spécialement pour moi, alors. Et tout le monde riait, moi y compris, car à cet âge-là j’étais encore trop fasciné par le fait même d’avoir une conscience et de pouvoir l’utiliser à tort et à travers pour même commencer à développer l’instinct de ne pas rire de ses propres blagues, ce qui fait d’un humoriste amateur un comédien expérimenté capable de réciter ses sketchs en gardant un visage impassible.

Les soirées autour de la poêle à bois pendant lesquelles on discutait à propos de différentes routes qu’on pourrait choisir pour notre entreprise demain, à la fois assez accessibles et pas trop fréquentées afin d’éviter les rencontres (toujours désagréables et pour le moins embarrassantes) avec les cueilleurs professionnels – ces gens robustes et aguerris qui passaient les jours entiers dans la forêt, qu’on rencontrait plus tard sur le marché et qui, si l’on se croisait dans les bois, nous regardaient d’une manière presque péjorative — surtout pas comme les concurrents, mais plutôt comme des parasites qui causent les pertes inévitables de la partie de leur produit, une espèce de stigmate inné de leur métier qu’il fallait tout simplement apprendre à faire avec. Il faut aller vers la cabane rouge, disait ma grand-mère, mais plutôt à notre côté, sans traverser les chemins de fer, pour le pas fatiguer le petit. Mais non, protestais-je, moi, je peux aller jusqu’à la cabane blanche ! Jusqu’à la cabane bleue ! Même vers la cabane noire s’il le faut ! Je suis fort ! Voyons, voyons, souriaient tous les assistants, on te verra demain à 4 h. Et je me taisais, en rougissant.

Dans la forêt qui entourait notre village, il y avait des repères auxquelles les membres de ma famille, faute de renseignements géographiques, ont donné ces noms biscornus dont mon imagination a profité pour fonder tout un royaume mythique, peuplé de plusieurs nations et gouvernés depuis trois forteresses principales : la cabane rouge (la plus proche et aisément accessible), la cabane jaune — à peu près deux fois plus éloignée, qu’on n’atteignait que très rarement, quand il faisait exceptionnellement beau, et la cabane blanche — le point plus lointain du monde réel que j’ai aperçu sur l’horizon une seule fois en m’attardant sur les rails près de la cabane jaune (en réalité ce n’était qu’une petite station avec une maisonnette d’aiguilleur) par une de ces journées claires en ensoleillées, quand on aperçoit nettement les édifices même les plus lointains.

Puis, dans ma tête, il existait encore deux cabanes — infiniment plus distantes, presque inaccessibles, situées au milieu de la jungle épaisse, pétrie d’odeurs bizarres, des chants étranges, d’espèces exotiques, inconnues et parfois même très, très dangereuses, parmi lesquelles on pourrait — on pourrait ! — rencontrer une araignée géante qui tissait sa toile entre les troncs de pins géants, considérés par toute la communauté scientifique comme disparus depuis longtemps. Ces deux-ci étaient la cabane bleue, dont la couleur était peut-être inspirée par les feux de circulation qu’on voit souvent à côté des chemins de fer, et la cabane noire — la plus reculée, l’extrême, l’absolue, l’outre-monde, le cosmos — qui flottait dans l’apesanteur du Vide Extérieur, parmi les étoiles et les nébuleuses, parmi les dieux helléniques que je connaissais grâce à un livret de légendes de la Grèce antique et quelques esprits volatils venus de l’univers de Tolkien où j’ai pu jeter un œil un jour en ouvrant le bouquin que ma sœur avait oublié dans le hamac.

Alors, on ira jusqu’à la rouge, et puis on verra, résumait le grand-père, le chef d’expédition, puis il buvait le reste de son thé, déjà attiédi et, en croquant sur un morceau de sucre (au lieu de le délayer dans la tasse), il se levait de la table, en annonçant sans regarder directement dans ma direction, mais en donnant à sa voix une tonalité telle qu’on ne pouvait pas se tromper en présumant que sa réplique a bien été adressé à moi : « Alors, et maintenant on va au lit ! Demain, on se lève à 4 h du matin, quand même ! ».

Et encore plus que ça, j’aimais les moments qui précédaient cette soirée stratégique, qui se passaient bien avant qu’on sortît les paniers du grenier et qu’on aiguisât les canifs à champignons, bien avant la vague de chaleur de juillet et les effluves telluriques du mois d’août, les moments auxquels on pouvait assister un matin bien clair et doux, plein de verdure et de gazouillement des petits oiseaux de campagne, voletant au-dessus des quartiers semés des datchas multicolores, des plate-bandes de notre jardin, des serres avec les tomates encore vertes et des planches de fraises où les réceptacles sur les plantes commençaient à se gonfler en prenant la forme des fruits, quand mon grand-père sortait de la véranda où il dormait souvent par beau temps, étendait ses membres et aspirait avec gourmandise l’air parfumé, pur et transparent, puis, en tirant sur les bretelles de son marcel détrempé et en portant la main courbée à son front comme si pour examiner quelque chose de très lointain — plus loin que le potager voisin, plus loin que les toitures des maisons à l’autre côté de la rue qui s’élevaient au-dessus du framboisier — peut-être même plus loin que le scintillement des chemins de fer qu’on pouvait discerner dans la végétation aux rares occasions, il regardait là où oscillaient les couronnes des arbres géantes balayées par le souffle du Zéphyr, où les forces du bien menaient la bataille interminable contre l’armée de monstres renforcée par les dragons et les araignées aux crocs effrayants, là où flottait dans le néant, détachée du terrain, effacée des cartes touristiques et de la mémoire populaire, inaccessible par aucun train et inatteignable pour aucun cueilleur de champignons, amateur ou professionnel, invisible aux yeux du commun de mortels, mais néanmoins réelle, la petite cabane noire avec son aiguilleur primaire et son feu éternel.

« Il fait beau, disait mon grand-père, baissant la main, toujours son dos tourné, mais avec une nuance d’intonation dans sa voix qui ne laissait aucun doute sur le destinataire de ses mots, si ça continue comme ça, à la fin de juillet il y aurait une bonne récolte de champignons, hein ? ».