Chercher un job au Canada

À C. L.

Chercher un job au Canada — c’est drôle. C’est différent. Très différent de chez nous. Surtout si tu es Allemand. Chez nous, tu composes un message copié-collé en remplaçant « Accenture » par « SoundCloud », puis, si tu as vraiment envie de faire quelque chose de spécial, « very interested » par « really intrigued ». Peut-être, un petit paragraphe par ChatGPT, tiens-le professionnel et casual, pas trop techy, un smiley à la fin si la fille RH a l’air de GenZ, puis on schmack sur « Envoyer » et on va prendre un döner en dürüm dans le Kiez. Quoi de plus ? La réponse, on ne l’aura jamais, ça, c’est clair, ton travail temporaire dans le café du coin ou à la caisse chez Rewe, c’est pour toujours, ta retraite, elle suffira pour une vie luxurieuse sans souci dans ta mansion à Majorque où tu regarderas le final de WM 2100 tout en lâchant les cris rauques simultanément avec les pets sauerkraut devant l’énorme flat screen avec tes bros. Easy, comme on le dit en bon français.

Au Canada, c’est différent. On dirait, c’est plus personnel. En fait, ça commence déjà durant l’application. On ressent quelque chose. On copie le texte, comme d’hab, puis on le colle dans le champ pour la lettre de motivation, mais ça ne va pas. Vraiment, c’est bizarre, mais les doigts mêmes ne semblent pas t’obéir. Tu remplaces « Radio Canada » par « m&h », puis « très intéressant » par « exactement ce que je cherche », tu réfléchis, tu ajoutes : « En tant qu’un développeur qui met avant tout l’aspect humain de la tec— », là, ton ventre commence à gargouiller, parce que l’instinct dit qu’en fait, il faut aller prendre un kebab, mais tu t’attardes, tu n’es pas content, le smiley semble trop plat, tu fais défiler les émojis, ils sont tous bêtes et infantiles. Tu regardes le visage de la fille RH, elle est belle, on dirait jolie, très jolie, elle te sourit en disant : « On cherche de nouveaux talents pour révolutionner la tech canadienne ». Puis, elle ajoute : « On est là pour toi, Jan ».

Non, c’est impossible. Tu scratches ton message froid et copié-collé, c’est de l’ordure, il faut avouer que c’était misérable dès le début, la faim se fait sentir avec des spasmes dans l’estomac creux, mais tu lui dis, shut up, tu relèves ton dos, focus on, page vierge, puis tu recommences : « Madame Lalibérté, je me permets de vous contacter concernant votre position de l’ingénieur informatique, qui (la position, bien évidemment), tout en considérant la modestie de mon soi-disant CV, me parut, si j’ose dire, un bon matc— ».

Deux heures plus tard, tu appuies sur « Envoyer ». La nuit tombe. Tu sors sous le ciel Berlinois, d’où la Grande-Ourse te sourit, et Venus t’étend sa bénédiction. Tu marches avec des pas longs, rapides, géants, comme Mayakovski à Saint-Pétersbourg, en sentant que tu viens d’accomplir quelque chose de grand, d’important. S’il fallait mourir demain, tu aurais une chose à dire, avec orgueil, sans baisser les yeux sous le regard sévère de Saint-Pierre : « J’ai postulé pour un job au Canada, et c’était beau ! ».

Demain, tu te lèveras. Il y aura un message dans ta boîte de réception. La fille RH — elle, jolie, elle, souriante, te donnera un rendez-vous — à 18 h heure Montréal, minuit à Berlin, tu attendras cet appel en arpentant ta petite chambre de bonne à pas inquiets, le téléphone sonnera enfin, brusque, métallique, elle sera là, elle te dira : « Bonjour, Jan ! », elle demandera tout de suite : « Comment vas-tu ce soir ? », et le son de sa voix enjouée, sincère, belle, très belle, percera le crépuscule Baudelairien entourant ton immeuble avec une vue sur un autre immeuble identique de l’époque ARD, sa voix tant espérée, vivace et presque familiale, te dira, directement dans ton oreille, pendant que les doigts de sa main gauche, comme si en se matérialisant de l’obscurité caravagesque, te prendront par les cheveux, et le grand couteau dans sa main droite, si incohérent avec l’expression sereine sur son visage, te tranchera la gorge, elle te dira, d’une manière aussi chaleureuse et humaine que possible : « Je vous appelle justement pour vous dire qu’on a décidé de ne pas poursuivre avec votre candidature ! On a reçu énormément de— ».

Tu décrocheras. En sifflant et en essayant de serrer avec tes mains pâles, tes mains de Juana, la blessure ouverte sur ton cou, d’où giclera sans cesse le sang artériel, tu parviendras à la salle de bain, tu te feras une semblance de garrot avec la serviette qui ne servira à rien, et, en essayant de composer 112 qui aurait pu te sauver, tu verras sur l’écran de ton portable, parmi les numéros récents, celui de la livraison, qui soudainement fera venir à tes sens, aussi incohérente que le couteau dans les mains de Judith, l’odeur de döner — comme un message de ton drôle d’ange gardien. Avant de t’évanouir, tu l’appelleras, tu souriras, puis tu t’effondreras.

Chercher un job au Canada, c’est différent. C’est très, très différent.