Le goût de la cerise

Si tu me demandes
Qu’est-ce que c’est que le goût de la cerise
Je te dirai que c’est le rire
Qui se borne à peu près aux lignes torses des clôtures
En contournant le périmètre des datchas voisines
Une rouge et l’autre jaune tirant sur l’orange
Les mains de mon grand-père qui les étend vers moi
En devenant si long que l’image vacille sur le bord
De Nightmare on Elm Street se normalise par la suite
Quand la fumée gicle de la cheminée de la banya
Où l’on va par l’invitation d’un voisin tatar
Grand luisant difforme gentil lascif rigolo
Camille son nom qui se collera plus tard
À tout incluant Camille que tu voudras être mais
Ça c’est pour un autre poème ici le goût de la cerise
Les mains du grand-père la peau rugueuse le ciel bleu incroyablement bleu
Comment peut-on avoir un ciel d’une telle pureté
Au-dessus des arbustes de la groseille rouge envahissant la transparence éventrée
C’est-à-dire la fenêtre de la véranda ouverte pour faire exsuder la fumée
Exsuder vers le sud où le soleil rouge s’affaissera sur le panorama de Leningrad
Poignardé par le porche d’amirauté mourant dans les eaux de Neva
Rouge bleu foncé noir jaune pour les fenêtres l’orange pour les réverbères
Dont les têtes se transforment en quelque chose qui semble déjà peint
Les mains de mon grand-père arrêtent pour l’instant et se suspendent en l’air
Le soleil se noie dans les eaux pétrolifères les fenêtres respirent c’est Pouchkine qui râle c’est son air qu’on aspire quand on dit ah
Le pont se casse la ville est l’objet d’adultère que je n’oublierai jamais
Les mains de mon grand-père si longues si osseuses si hirsutes
M’atteignent me touchent me prennent me lèvent m’embrassent
Il est tellement haut tellement grand que je me fais dessus puis ma mère
Dit qu’est-ce qu’il y a tout le monde est gêné c’est le mois de juin
Le ciel est azur très azur presque incroyablement azur
Sur lui le vert luisant glissant poli succulent du cerisier
Le fond floué des maisons adjacentes les clôtures les herbes les fleurs de camomille
Les cordes électriques les armes nucléaires la télé les odeurs d’une commode du temps des tzars
La cerise dans la main la tension l’arbre qui se redresse
La terre qui se tourne lentement laissant les nuages s’attrouper sur la frontière russe
Avant de les trousser à travers le cou de l’Atlantique
Si tu me demandes qu’est-ce que c’est que l’envie de partir
L’envie de rester l’envie de changer de sexe
Qu’est-ce que c’est qu’être chez-soi je répondrai que je ne sais
Par contre le goût de la cerise
Si