Renaître

À V.

Renaître. Se lever à 11 heures, sortir du lit en y laissant les troubles et les imperfections, ouvrir les stores. Laisser l’air chaud affluer dans ta pièce et se mélanger avec son air comprimé et les restes de ton parfum d’hier. Plisser les yeux, déplisser les yeux, regarder le soleil clignotant et dansant comme une monnaie mal formée jetée sur la surface plane. Regarder le soleil qui gère, qui règle, qui étend ses rais durs et rigides en mettant les gilets jaunes des travailleurs de construction dans les niches du paysage, sous les formes pesantes d’un centre commercial en face, dont les contours se découpent avec les lignes légèrement obliques de l’azur imperturbé qui règne sur Berlin étouffant de la fin juin.

S’étirer, s’attarder encore un peu, enveloppée dans une grande serviette, s’exposer aux regards des hommes torse nu qui travaillent, qui entrent dans l’édifice, puis en sortent en poussant devant soi les chariots remplis des morceaux de la décoration intérieure, des faux plafonds démontés, des panneaux en bois, des poutres rompues, ils sortent tout ça et le jettent avec grand bruit dans un énorme container sale couleur bleu fané, couvert d’égratignures et des graffitis sur les côtés. Les morceaux de matériel tombent en faisant de l’écho, le son est amplifié par la cour, les images du ciel coupé sous les angles légèrement différentes se distribuent sur les fenêtres de l’immeuble, les travailleurs s’échangent de courtes répliques qui s’intercalent entre les coups plus ou moins réguliers des déchets tombant dans le container. Le soleil se visse dans un trou au midi, d’où il vise les personnes, les voitures, les vitrines, la médiocrité, les esprits sourds et les casques laqués de motocyclistes. Les pâtés de maisons s’allument et se scindent, vu de l’espace. Le vent caresse la peau neigeuse, les lèvres sèches exercent un sourire face à l’immensité de la solitude regagnée.

Se libérer des amis. Se libérer des ennemis. Se libérer des phrases dures et des insultes nécessaires. Souder les blessures en sautant les phases du sommeil et les époques sombres. Se laver dans l’eau chaude de l’âge de l’intelligence artificielle en reconnaissant une note fugitive de l’eau de Javel de la piscine où l’on allait avec la classe pour l’EPS il y a deux mille ans, qui rendra le sourire sincère et légitime.

Sortir de l’eau. Essuyer la peau avec la serviette. Brosser les dents. Peigner les cheveux. Appliquer le parfum.

Renaître.