Le langage

Est-ce que j’ai un langage pour les algues qui s’ondulent sur la surface sombre du canal au centre-ville de Leipzig nocturne ? Est-ce que j’ai un langage pour la réflexion de quelques réverbères et d’une fenêtre solitaire toujours allumée sur une façade lourde et obscure d’un vieil immeuble, qui se mêlent tous en une intelligible tâche de la lumière frémissante au milieu d’un courant boueux ?

Est-ce que j’ai un mot pour le bruit d’une voiture qui passe par la Harkortstraße, presque déserte à cette heure nocturne, et qui commence à s’éloigner dans les quartiers somnolents, faits de vieilles briques, d’anciens bas-reliefs, de hauts plafonds du XIXᵉ qui disparaissent dans l’ombre et des couples humaines qui se blottissent toujours l’un contre l’autre, qui sécrètent toujours de la vraie salive et tressaillent toujours dans leur sommeil léger d’été, est-ce que j’ai un mot pour ça ?

Puis-je exprimer avec un terme précis la fréquence basse d’une chanson qui atteint les pavillons de mes oreilles, provenant d’un club dans la Karli, à quelques pâtés de maisons d’ici et qui coïncide avec le passage silencieux de la station spatiale internationale au-dessus de ma tête quand je lève mes yeux vers le ciel, parce que je ne peux plus regarder les algues ? Puis-je les tous nommer ? Leur donner un nom, leur accorder un substantif exact, explicite et exhaustif ? Les identifier et accrocher au tableau d’une langue commune pour que tout le monde puisse savoir précisément ce que je ressens en ce moment-ci et aisément s’identifier avec ?

Eh bien, je ne le crois pas. En fait, j’en suis sûr que non. Pas du tout. Les nommer — c’est les trahir, les dire — c’est les compromettre, essayer de leur trouver un équivalent linguistique, une étiquette lisible, une représentation bidimensionnelle et achevée — c’est complètement et profondément futile, car il s’agit ici d’un phénomène qui s’étend hors de l’espace et du temps et qui n’existe, paradoxalement, que quand on l’ignore, ou quand on fait semblant au moins, quand on le laisse couler tranquillement en passant juste à côté, avec les mains dans ses poches, la casquette sur sa tête, en l’observant secrètement du coin de l’œil, mais surtout sans interagir, sans rentrer dans une conversation et sans essayer de le repêcher avec ses mots, trop secs, trop courts, trop faibles et désespérément insuffisants pour faire profiler l’épine dorsale d’un être géant qui flotte librement et majestueusement depuis des temps immémoriaux dans les eaux de notre conscience.

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