Moi

Moi dont les jambes étiques et torduesAvec tous leurs mouvements et les modèles de jeanToute leur hésitation et leurs pas décisifsY compris ceux-ci que je n’ai pas encore faitsSont sorites d’imbroglio du grand kaboomAu moment où le temps n’était qu’un prétexteInventé pour sortir la matière de son trouOù elle se sentait si bien et non-existantAu moment où il n’y avait encore pas de momentsEt le son de la télé suintant du salonEt le bourdonnement du frigo bien rempliAinsi que les Lumières et la Guerre de Cent AnsN’étaient que les erreurs répétées de mesureD’un angle aigu entre l’être et le non-êtreQui … Continue reading Moi

Les coordonnées

Ce réveillon, j’étais sur mon balcon, penché dans la tiède obscurité, moelleuse et calme, d’une soirée exceptionnellement douce de la fin de décembre. Je me tenais là, avec mes mains sur le parapet écorché, me balançant un peu sous les souffles du vent qui me paraissait presque printanier — fort, mais agréable — seul avec ma tasse de thé face au panorama urbain si coutumier. L’amoncellement des silhouettes sombres devant moi, dans lesquelles on pouvait toujours deviner les contours de vieux immeubles, certains alourdis de pompeux bas-reliefs et de la superfluité architecturale dont la signification s’était érodé au fil du … Continue reading Les coordonnées

***

Высоченный небосклон с наполовину ободранными дедушкиной тощей волосатой рукой обоями-облаками с расплывчатыми узорами и проступившими под ними желтыми слоями стратосферной макулатуры, давно разъехавшейся по швам, но кое-где еще читаемой. Если наклонить голову набок и немного напрячь зрение, то постепенно заметишь, как ничего не значащие полоски начинают складываться в печатные знаки, дореволюционные, с ятями и точками в конце заголовков. Я читаю, высунувшись из окна на скрупулезно восстановленном историческом фасаде, водя пальцем по голой голубизне вечернего неба и стараясь не обращать внимания на реакцию прохожих, внезапно дошедшее до меня, никогда на отправленное последнее смс моего несуществующего пращура. Он пишет: Привет, Ванчо, я … Continue reading ***

L’allumette

J’étais dans la cuisine, dans l’appartement de mes grands-parents à Saint-Pétersbourg que je devais vider avant de remettre les clés aux nouveaux propriétaires. Ils l’avaient acheté presque instantanément, après un jour de réflexion, comme si par peur que quelqu’un d’autre ne s’intervienne et, en faisant ça, ne bouleverse le bon ordre d’évènements qui assure le fonctionnement du grand mécanisme de l’univers et garantit le fin équilibre entre le bien et le mal. C’était une jeune couple, fraîchement mariée — lui, baraqué, avec un petit embonpoint et les épaules voûtées à cause d’un travail sédentaire, toujours trop occupé sur le boulot, … Continue reading L’allumette

Le langage

Est-ce que j’ai un langage pour les algues qui s’ondulent sur la surface sombre du canal au centre-ville de Leipzig nocturne ? Est-ce que j’ai un langage pour la réflexion de quelques réverbères et d’une fenêtre solitaire toujours allumée sur une façade lourde et obscure d’un vieil immeuble, qui se mêlent tous en une intelligible tache de lumière frémissant au milieu d’un courant boueux ? Est-ce que j’ai un mot pour le bruit d’une voiture qui passe par la Harkortstraße, presque déserte à cette heure nocturne, et qui commence à s’éloigner dans les quartiers somnolents, faits de vieilles briques, d’anciens … Continue reading Le langage

Conscience

Quand je regarde le ciel, l’espace, tout ce que je vois — les étoiles, les planètes, même les satellites et les avions — tout ça n’est que l’information obsolète. Comme les appels manqués ou les notifications non lues, ils sont les petits morceaux d’inutilité — chacun à sa mesure, bien sûr — mais ils ne sont pas les images des objets réels. Ce qu’ils sont est la lumière que mes yeux perçoivent, la lumière provenant d’un corps céleste qui est déjà très loin de cet endroit où je le vois, la lumière d’une étoile qui avait peut-être déjà disparu ou, … Continue reading Conscience