Les coordonnées

Ce réveillon, j’étais sur mon balcon, penché dans la tiède obscurité, moelleuse et calme, d’une soirée exceptionnellement douce de la fin de décembre. Je me tenais là, avec mes mains sur le parapet écorché, me balançant un peu sous les souffles du vent qui me paraissait presque printanier — fort, mais agréable — seul avec ma tasse de thé face au panorama urbain si coutumier. L’amoncellement des silhouettes sombres devant moi, dans lesquelles on pouvait toujours deviner les contours de vieux immeubles, certains alourdis de pompeux bas-reliefs et de la superfluité architecturale dont la signification s’était érodé au fil du temps, était ponctué de tâches lumineuses de formes irrégulières. Les petits ocelles colorés sur la peau noire d’une grande bête qui s’enroulait et se lovait dans une courbure de l’espace-temps avant de s’endormir. Les portes entrebâillées, les voitures garées, les réverbères et les guirlandes, les fenêtres fermées ou moitié ouvertes, estompées par les rideaux ou parfaitement transparentes, les premières clignotant en rythme avec les écrans de télé et grouillant d’ombres indiscernables des socles familiaux, les secondes invitant à observer directement les divertissements curieux dans lesquelles se plonge la vie carbonique une fois mariée avec la conscience.

Le ciel se couvrait de gros nuages rougeâtres et allongés, comme tirés du jeu vidéo « Doom II » avec son firmament martien diabolique. Ils se déplaçaient, ou plutôt, ils se traînaient très lentement, tout en fonçant leur couleur, comme si en s’imbibant de tout le mal, de toute la tension, de l’anxiété et des peurs existentielles de gens qui se sont accumulés dans leurs habitations partout dans la ville durant une autre maudite année de la pandémie. Les nuages ramassaient tout ça, l’attiraient comme les aimants, le débusquaient comme un monstre retranché dans sa tanière et l’absorbaient, comme s’ils étaient les immenses éponges écarlates. Et, après avoir étanché leur soif, ils continuaient leur repli monotone vers l’horizon en s’adressant à ceux qui les suivaient en ce moment, téléphone dans la main pour ne pas manquer un moment fort instagrammable. Ils me parlaient non pas dans un langage de mots, mais dans un langage d’augures et de symboles, de sentiments élémentaires et d’expériences directes de ce qu’on appelle en philosophie « un fait brut » et ce qui arrive à notre esprit bien avant que le vieil ouvreur assoupi dans le siège du vocabulaire ne le rattrape pour demander le ticket. Leur message entrait par la porte-arrière que ni l’homme de Neandertal, ni l’homme de Djebel Irhoud, ni l’homme de Moyen Âge, n’ont jamais pensé à fermer, et faisait son apparition à la fois inattendue et logique dans l’œil de mon esprit : « C’est bon, ça va aller, on s’occupe de tout ».

Je regardais ce processus — ou, dois-je peut-être plutôt dire « cette procession » — et à un moment précis, quand le crépuscule a presque cédé sa place à la nuit et les premières étoiles ont commencé à percer les légers vestiges de nébulosité, me regardant à travers la mâture d’antennes et de cheminées, je me suis tout à coup demandé, mais pourquoi parle-t-on toujours de l’espace et du temps ? Mais est-ce que c’est tout ?

Est-ce que localiser quelque chose avec les coordonnées x, y et z et puis y rajouter une marque temporelle, souvent avec un soupir de déception à cause de chiffres abasourdissants et incompréhensibles comme « 4 millions d’années-lumière » ou « 10 billions de Terres » — cette façon misérable d’indiquer la position des objets dans l’univers, est-elle vraiment la plus efficace, la plus moderne et la seule possible ? Eh bien, me suis-je tout de suite répondu, je ne le crois pas. Ça me paraît un drôle de système. Ça ne me suffit surtout pas. Je suis un millenial, j’ai besoin d’une vitesse plus grande, et je la veux maintenant.

Et si, continuais-je ce dialogue interne, si savoir que, pour exemple, les civilisations extraterrestres existent et qu’elles sont, en fait, très nombreuses était aussi bien que les avoir vues et contactées ? Si le fait de savoir était la même chose que d’avoir une expérience de quelque chose ? D’envoyer une expédition spatiale de cent ans et de planter un drapeau neutre dans un sol visqueux et fin, qui évoque bizarrement les mémoires de plages de la Floride ? La même chose que « one small step for man and a giant step for mankind », hein ?

L’univers semble être bien infini et la vie semble être un phénomène bien répandu, vu le nombre d’exoplanètes et la cohérence des lois fondamentales de la nature — alors, me disais-je, compte tenu de tout cela, il me semble également logique de dire avec certitude qu’une civilisation au moins aussi avancée que l’humanité, ou, plus probablement, beaucoup plus avancée que cette dernière, est présente quelque part. Qu’il y a des villes dormantes et des rues gaiement illuminées, et qu’un mec dégingandé est en train de préparer son repas du réveillon solitaire dans la cuisine de son petit appart studio à la 6ᵉ étage d’un immeuble près du centre d’une ville de la taille moyenne qui portent peut-être même les noms phonétiquement proches à Leipzig (la ville) et Jan (le mec) — il est donc fort probable que cette configuration de choses, d’évènements et de sentiments existe quelque part dans l’espace-temps-conscience, alors, alors, insistais-je, pourquoi ma capacité de l’imaginer et de le partager avec mes lecteurs dans un billet de blogue le 31 décembre 2021 ne compte pas comme une découverte du siècle qui changera complètement la donne et ne m’apporte pas la même gloire qu’une chose pareille (dans un sens métaphysique) avait apporté à un monsieur en drôles de chausses et avec un visage épuisé le 12 octobre 1492 ? Je ne comprends vraiment pas !

J’ai jeté encore une fois un regard sur le paysage. Le ciel est devenu complètement noir. La grandiose colonne de nuages s’est plié dans une mince ligne d’une teinte qui était à peine plus clair que le reste de la nuit et sur laquelle luisaient, comme des braises d’un grand feu, les lumières des quartiers lointains. Les fenêtres brillaient. La musique continuait à jouer. Le cliquetis de fourchettes et le bruit d’eau courante d’un robinet parvenait à mes oreilles des appartements voisins. Le gens se préparaient pour un dîner festif. La Terre se filait à travers le vide, en vue de quelques graines de poussière préhistorique, de l’étoile à la fois furieuse et indifférente à son destin et du pâle bras spiral d’une galaxie culbutée de façon complètement hasardeuse — une parmi des milliers, des millions, d’un nombre peut-être infini d’autres galaxies et des nébuleuses, dispersées à travers d’énormes étendus de l’espace, du rien, du temps et de la conscience. Mes coordonnées étaient : x, y, z, 31 décembre 2021, 23 h 59, Leipzig, Allemagne, la nuit, la douceur, le vent léger, la fenêtre entrouverte, le son de « ‘Round About Midnight » par Miles Davis.

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