Quelqu’un

Est-ce qu’il n’y a dans tout l’univers qu’un seul tilleul, chauffé par son étoileSur un terrain vague entre deux voiesQu’une seule épicerie de nuit brillant furieusement comme un phareQu’un seul fleuve charriant les éclats de boisEst-ce qu’il n’y a pas de guerres, pas de meurtres, pas de tires, pas d’attentatsPas d’émissions spéciales pour marquer l’anniversaire sombrePas de minutes de silence, pas de fermeté des hommes d’ÉtatMême pas d’écho des pas d’un voisin ou de bruit de la poubelle qu’il sort Aucun mouvement dans la noirceur autour d’innombrables globesQui roulent dans leurs ornières tournant dans le silence totalAucune buée sur la … Continue reading Quelqu’un

Un homme au bord de l’océan

Un homme au bord de l’océanUne goutte de conscienceVenu à la rencontre des gouttes d’eauQui sautent en l’air qui éclaboussent son visageQui le taquinentLe saluentLui disent allo mon vieuxBonjour/hiBienvenue chez vousRavi de te voirOu bien revoir pour une énième foisMême si ta mémoire ne conserve que les deux dernièresL’été 2017 l’été 2022En omettant tous les hivers et les automnes de tous les ansAvant qu’on commençât à suivre ce drôle de calendrierDe tous les millénaires des ères et des éons qu’on a passés ensembleMoi dans mon lit rocheux roulant mes vagues verdâtreToi sur le fond, fumant noir, flottant, sans te mouver, … Continue reading Un homme au bord de l’océan

Elle

Je tiens un flacon de parfum dans ma main. Il scintille dans la lumière ambrée du soir suintant à travers les rideaux immobiles dans l’accalmie parfaite de l’air, il tamise les rayons droits et poussiéreux, les filtrant avec ses parois et les émettant à l’autre côté, où ils touchent, radoucis et tempérés, la surface râpeuse du mur, y formant une tache ovale avec une petite écorchure qui correspond à la forme de mon doigt, posé sur le bouton-poussoir de vaporisateur. Je l’appuie. J’aspire. J’aspire, par morceaux, Paris, métro, la femme en manteau, son mari en chapeau, leur fils avec ses … Continue reading Elle

La lettre

Bonjour Monsieur Vaschuque, Je me présente : je m’appelle Marcel, je suis votre père. Eh oui, je sais, je sais ce que vous venez de vous dire. Je peux même imaginer l’expression de votre visage en ce moment-ci : les yeux roulés vers le ciel, les sourcils légèrement haussés, puis les paupières se baissent en se fermant pour un instant comme en un effort désespéré de retrouver le calme et la rationalité dans ce monde complètement déjanté ; vous regardez ailleurs, vous aspirez profondément, mais prudemment afin de ne pas révéler votre déception — tout comme un grand connaisseur d’art … Continue reading La lettre

La datcha

La datcha. Trois mois de l’année, la moitié de la vie ressentie, relativiste comme un rai de soleil de la première semaine de juin, citronnée comme le thé dans la grande tasse de mon grand-père à la fois aimé et effrayant à cause de sa taille, elle était toujours là — là où je l’attendais, là où je me précipitais après être descendu du train en provenance de Saint-Pétersbourg, là où la lumière faisait courir sur le sol piétiné d’une petite ruelle des drôles d’ocelles comme sur le cou de girafe, produites par les réflexions du soleil multiplié dans le … Continue reading La datcha

Le printemps

L’arrivée du printemps dans ma ville était toujours soudaine, inattendue et ubique — un peu comme un de ces évènements marquants dans la vie qu’on attend avec impatience et nervosité, pour lesquelles on essaie de se préparer en lisant d’innombrables articles sur le sujet et en embêtant ses amis qui avaient déjà fait l’expérience avec d’incessantes questions : « Ça fait comment ? C’est vraiment fort ? Est-ce douloureux ? Ça pique ? On s’en souvient après ? On est inconscient ou presque ? Et après, ça dure combien de temps ? ». Une de ces expériences transformatrices qu’on ne … Continue reading Le printemps

Le temps n’est pas une flèche

Le temps n’est pas une flècheC’est l’océan dont nous flottons on topLes drames, les dragues, les habitudesQui constituentLes gouffres et les rivièresLes marées-hautes, les marées-bassesD’avant, d’après, d’autrui, d’ourselvesQui ruissellentDans tous les sensEt qui s’écoulent par les petites fentesDes portes entrebâillées, des grilles de garde-corpsQui giclent du robinet d’un jet fumantQui s’évaporent du fond de la bouilloireOf who you arePendant que tu dorsLes vagues de mémoire t’emportent aux endroits cachés et peu connusAux îles lointaines aux terras incognitas mais en même temps bien familièresElles t’enveloppent, te bercent, te caressentEt quand tu ouvres les yeuxOu même avant que tu le fassesLe mouvement … Continue reading Le temps n’est pas une flèche

Les champignons

Aller cueillir les champignons dans la forêt à la campagne. C’était, paradoxalement, mon activité préférée et en même temps la plus détestée de toute mon enfance. Détestée — parce qu’il fallait se lever très, très tôt — et je veux dire vraiment tôt : à 5 h de matin, voire 4 h de matin, quand le soleil, dont la présence en été semble être quelque chose de perpétuel pour un adolescent qui se lève vers midi et s’endort à 21 h, était toujours caché sous la ligne de l’horizon et on ne pouvait deviner l’heure que par la couleur du … Continue reading Les champignons

La paix

Le moment où la guerre a été gagnée — ce n’était pas le moment où les bicolores ont repoussé les tricolores et ont repris le contrôle des villes principales. Ce n’était pas le moment où les développeurs frontend et les architectes des systèmes d’information ont finalement reçu les armes envoyées par les allies et se sont lancés en contre-attaque, chassant leur ennemi vers les frontières et se vengeant des camarades tombés. Ce n’était pas non plus le moment où le groupe d’oligarques est, après une hésitation initiale, entré dans les salles de la forteresse au sein du royaume méchant et … Continue reading La paix

La photo

Je regarde la photo d’un rivage du petit fleuve dans une bourgade où je passais mes étés quand j’étais petit. Je regarde une simple photo, et pourtant, je sais bien qu’en réalité, c’est tout sauf simple. Les pixels verts de mon écran qui composent la verdure des herbes parsemées des bouts de cigarettes et des petits morceaux d’emballage, les pixels bruns qui composent le brun du sol argileux qui descend en pente dans l’eau légèrement ondulée en passant vite au noir sous la surface, ils tous sautent sur moi, m’enveloppent et m’entourent. L’image entière glisse parfaitement en place et fait … Continue reading La photo